Notre civilisation pourrait-elle s’effondrer ? Personne ne veut y croire

En édition abonnés: http://www.lemonde.fr/culture/article/2013/02/07/notre-civilisation-pourrait-elle-s-effondrer-personne-ne-veut-y-croire_1828673_3246.html
Par Stéphane Foucart
Pour son élection à la Royal Society de Londres, Paul Ehrlich tenait à mettre sur la table une question abrupte sur la marche du monde. Cette question, elle ne cesse de le travailler depuis quatre décennies : “Un effondrement de la civilisation globale peut-il être évité ?” C’est donc le titre que le célèbre biologiste américain a choisi pour la longue tribune qu’il a rédigée à l’invitation de la plus vénérable des académies des sciences et qui vient d’être publiée dans Proceedings of the Royal Society B – l’une des revues qu’elle édite. Hélas ! Cette interrogation, qui ne soulevait guère, jusqu’à récemment, que des haussements d’épaules, est désormais de plus en plus sérieusement considérée par la communauté scientifique.
Les premières phrases de Paul Ehrlich, toujours membre, à plus de 80 ans, du département de biologie de l’université Stanford (Californie), ont servi d’entrée en matière à un colloque sur la biodiversité et la croissance économique, le 31 janvier, à l’Ecole des mines de Paris. Elles donnent le ton. “A peu près toutes les civilisations passées ont subi un effondrement, c’est-à-dire une perte de complexité politique et socio-économique, généralement accompagnée d’un déclin drastique de la démographie, écrivent le biologiste américain et sa compagne, Anne Ehrlich, également professeur à Stanford. Certaines, comme en Egypte ou en Chine, se sont remises de situations d’effondrement mais d’autres non, comme la civilisation de l’île de Pâques, ou les Mayas classiques. (…) Dans bien des cas – sinon la plupart – la surexploitation de l’environnement a été en cause.”

RÉCHAUFFEMENT CLIMATIQUE ET ACIDIFICATION DES OCÉANS
La nouveauté du problème est sa dimension globale. Jadis, l’écroulement des sociétés n’a jamais été qu’un phénomène local ou régional. A quelques centaines de kilomètres des lieux où se tramait le délitement de sociétés structurées, rien de tangible ne se produisait. Les hommes continuaient à vivre paisiblement. “Mais, aujourd’hui, pour la première fois, une civilisation humaine globale – la société technologique, de plus en plus interconnectée, dans laquelle nous sommes tous embarqués à un degré ou à un autre – est menacée d’effondrement par un ensemble de problèmes environnementaux”, poursuit l’auteur.
Ces problèmes sont connus. Ils sont au centre d’une somme considérable de travaux de recherche ; ils ont tous en commun d’affecter les écosystèmes et, en conséquence, de menacer les services qu’ils offrent gracieusement aux économies. C’est-à-dire aux hommes. La liste qu’égrènent Anne et Paul Ehrlich est longue. Erosion rapide de la biodiversité ; exploitation irraisonnée des océans ; destruction accélérée des insectes pollinisateurs, qui assurent la reproduction de 80 % du règne végétal ; épuisement des sols et des eaux souterraines ; formation de vastes zones mortes dans les océans, à l’embouchure des grands fleuves qui charrient les effluents agricoles. Avec, surplombant et déterminant partiellement le tout, deux phénomènes globaux liés à nos émissions de gaz à effet de serre : le réchauffement climatique et l’acidification des océans. L’humanité a donc devant elle un certain nombre de difficultés…
Pour tous ceux qui s’intéressent à l’écologie scientifique et à la biologie de la conservation, Paul Ehrlich est connu comme le loup blanc. En 1968 – cinq ans avant Les Limites à la croissance, rapport du Club de Rome, qui fait de -, il publiait The Population Bomb, un ouvrage grand public dont il vendit quelque deux millions d’exemplaires.
“Paul Ehrlich a toujours eu comme idée que la démographie est au centre de tout, que nous sommes trop sur la planète et qu’il fallait trouver des moyens pour être moins nombreux”, résume le biologiste Gilles Boeuf, président du Muséum national d’histoire naturelle. “A sa publication, ce livre a reçu beaucoup d’attention, se souvient James Brown, professeur à l’université du Nouveau-Mexique, aux Etats-Unis, et membre de l’Académie des sciences américaine. On commençait à prendre conscience qu’une croissance exponentielle ne pourrait pas continuer indéfiniment sur une Terre finie. Je crois que beaucoup étaient cependant sceptiques sur l’horizon de temps auquel Paul Ehrlich prévoyait un effondrement.”
“VERS DE PLUS VASTES FAMINES”
De fait, le biologiste augurait de vastes famines dans les années 1990 – elles n’ont pas eu lieu. “Ce qui est souvent décrit comme des prévisions “fausses” n’était que des scénarios, clairement présentés comme des histoires qui devaient aider à penser le futur et dont certaines ne se réaliseraient pas, répond Paul Ehrlich. Mais la principale erreur du livre est de sous-estimer la vitesse à laquelle la “révolution verte” [modernisation des techniques agricoles] s’est propagée dans les pays pauvres. Cela a sauvé beaucoup de vies, mais nous a aussi mis sur les rails où nous sommes désormais, vers de plus vastes famines.”
L’effondrement, c’est d’abord la faim. Ce qui tourmente Paul Ehrlich depuis quarante ans est avant tout une question d’agriculture, de nourriture et d’estomacs à remplir. Cette crainte, rétorquent les détracteurs du néomalthusianisme, ne serait qu’une vieille lune puisant dans un millénarisme irrationnel, remontant à bien avant Thomas Malthus (1766-1834) lui-même. On trouve, de fait, trace de cette préoccupation aux toutes premières heures de l’Histoire. Le plus ancien texte de l’humanité, L’Epopée de Gilgamesh, le célèbre conte mésopotamien dont la composition remonte à la fin du IIIe millénaire avant notre ère, ne met-il pas en scène un aréopage de divinités décidées à punir l’humanité pour sa propension à la multitude ?
“La Terre peut nourrir neuf milliards d’individus sans problème”, rétorquent ainsi les adversaires de Paul Ehrlich. Mais ceux qui ont le privilège d’écrire que les famines ne sont pas un “problème” ne sont jamais ceux qui ont eu faim. “Je trouve l’optimisme de beaucoup d’analystes assez perturbant, sachant qu’aujourd’hui presque un milliard d’humains souffrent de la faim et que des millions d’entre eux en meurent chaque année, ajoute le biologiste américain. Si c’est si facile, pourquoi tout le monde n’est-il pas correctement nourri ? Il y a sans doute plus de personnes souffrant de faim et de malnutrition aujourd’hui qu’en 1968”, lors de la parution de The Population Bomb. Il n’y avait, alors, que trois milliards et demi d’humains sur Terre – nous sommes aujourd’hui plus du double.
DÉCLIN DE LA PÊCHE MONDIALE
“Ce que souligne Paul Ehrlich, c’est que, même si, dans la situation actuelle, on calcule que la Terre pourrait nourrir neuf milliards d’humains, nous ne sommes absolument pas sûrs que cela soit encore possible dans quelques décennies, redoute le biologiste Gilles Boeuf. Simplement parce que le système de production va commencer à subir les effets des perturbations que nous avons introduites dans le système, à commencer par le changement climatique.” Dans de nombreuses régions du monde et pour certaines grandes cultures, “les rendements agricoles n’augmentent plus depuis sept à huit ans”, précise le président du Muséum. En France, par exemple, les effets du changement climatique sur le blé se font sentir depuis 1996 : en dépit des progrès agronomiques, les rendements stagnent, après un demi-siècle de croissance continue. C’est le cas dans la majeure partie de l’Europe.
L’agriculture ne sera pas le seul système affecté. Les pêcheries souffrent également : depuis le milieu des années 1990, les prises mondiales déclinent, en dépit d’un effort de pêche toujours accru. Toujours plus de bateaux sont armés, traquent la ressource de plus en plus loin et de plus en plus profond, mais le produit de la pêche mondiale décline inexorablement. La tendance pourrait être encore aggravée par le réchauffement des eaux superficielles de l’océan et, surtout, par leur acidification. La manière dont les écosystèmes marins peuvent s’adapter à ce phénomène est largement inconnue, puisque ce dernier se produit à un rythme inédit depuis au moins 300 millions d’années, selon une récente étude publiée dans la revue Science.
Au chapitre des courbes qui plafonnent, celle de la production pétrolière n’est pas la moindre. Entre 2004 et 2011, malgré une demande explosive, elle a stagné, selon la BP Statistical Review of World Energy, entre 80 et 83 millions de barils par jour… Et ce, en comptant les ressources non conventionnelles (huile de schiste, sables bitumineux, etc.). “La “bombe” et les “limites”, commente James Brown en référence à l’ouvrage de Paul Ehrlich et au rapport du Club de Rome, deviennent probablement une réalité en ce moment même.”
LE REVIREMENT DE LA COMMUNAUTÉ SCIENTIFIQUE
Dans le dernier tiers du XXe siècle, la question de la finitude du monde est demeurée marginale dans la communauté scientifique. Elle n’a pas suscité une école de pensée structurée, comme la physique des semi-conducteurs, la génomique ou la climatologie. L’opinion et les craintes de Paul Ehrlich sont-elles désormais partagées par tous ? “Non, il est toujours critiqué et considéré comme trop pessimiste, estime James Brown. La majorité de la communauté scientifique ne reconnaît pas ce qu’Ehrlich ou encore mon groupe de recherche et moi considérons comme une urgence critique.”
Chez les chercheurs qui travaillent spécifiquement sur le fonctionnement des écosystèmes, la réalité est peut-être différente. “Ce n’est pas un tableau très joyeux qu’il dépeint, confie Franck Courchamp, chercheur au laboratoire Ecologie, systématique et évolution (CNRS/université Paris-Sud), mais malheureusement je pense qu’il écrit tout haut ce que la plupart des écologues pensent tout bas.” La prestigieuse revue Nature a par exemple publié, au printemps 2012, deux vastes synthèses de la littérature scientifique, menées collectivement par une quarantaine de spécialistes du fonctionnement des écosystèmes. Leurs conclusions sont glaçantes : non seulement l’ensemble de la biosphère terrestre connaîtra une “bascule abrupte et irréversible” dans les prochaines décennies, du fait des transformations apportées par l’homme à l’environnement, mais les services rendus aux économies par ce dernier vont perdre en efficacité du fait de l’érosion de la biodiversité.
DES ÉTUDES LARGEMENT IGNORÉES
Probablement trop déprimantes, ces deux synthèses de la littérature, résumant le savoir accumulé par des centaines d’études, ont été relativement ignorées par les médias. Elles sont passées inaperçues. A peu près autant que l’avis commun rendu en juin 2012 par les 106 académies des sciences, intitulé “Population et consommation” et qui, en termes prudents, n’en valide pas moins les inquiétudes anciennes de Paul Ehrlich. “Les accroissements simultanés de la population et de la consommation non durable font que le monde se trouve face à deux de ses plus grands défis, assurent les académies des sciences. La population mondiale est de 7 milliards d’habitants, et la plupart des projections indiquent qu’elle sera de 7 à 11 milliards en 2050, sachant que l’accroissement de la population se fera surtout dans les régions à faible revenu. Globalement, les niveaux de consommation sont à un niveau jamais atteint, largement en raison de la forte consommation par individu dans les pays développés.”
Au sein de l’establishment scientifique, les idées du biologiste américain commencent donc à faire leur chemin. Il suffit, pour s’en rendre compte, de relever le nombre de fois que The Population Bomb est cité dans la littérature scientifique. Entre 1968 et 1995, il n’y est fait référence que deux fois. Autant dire que l’ouvrage, malgré son succès auprès du public, est poliment ignoré. Mais dans la décennie suivante, entre 1995 et 2005, il est cité de dix à vingt fois par an, puis de vingt à quarante fois par an depuis 2005.
Pourtant, si elle apparaît comme une préoccupation de plus en plus partagée chez les scientifiques, l’impossibilité d’une croissance exponentielle éternellement entretenue dans un monde fini reste largement ignorée dans les cercles dirigeants, parmi les économistes et dans l’opinion. Le gouffre est en effet énorme entre les centaines d’études alarmantes et le “climat” général des réactions. “Il y a dans la communauté scientifique une retenue sur ces sujets qui m’a toujours étonné, ajoute M. Courchamp. Même dans les instances nationales, les scientifiques spécialistes ont toujours peur d’être accusés de catastrophisme, d’opinions militantes ou exagérées.”
UNE CONNAISSANCE CONFINÉE À UN PETIT NOMBRE
Les médias, eux aussi, sont souvent réticents à traiter pleinement ces sujets, souvent jugés trop anxiogènes. La connaissance accumulée sur l’état de tension entre le système technique humain et la biosphère demeure ainsi confinée à un petit nombre de spécialistes. “Certains essayent [de communiquer], mais les scientifiques ne sont pas formés pour parler au public et les normes de la science et la discipline de la pratique scientifique militent contre le fait d’aller vers le public, explique Paul Ehrlich. Mais plusieurs d’entre nous, tous des ”vieux briscards”, s’engagent : James Hansen, le plus titré des climatologues fédéraux [directeur du Goddard Institute for Space Studies de la NASA], a même été incarcéré pour avoir manifesté contre la construction d’une centrale à charbon.”
L’ignorance, par le plus grand nombre, de la situation telle que la perçoivent les spécialistes compte au nombre des grandes préoccupations du biologiste américain. “Pour éviter un effondrement, le plus grand défi est peut-être de convaincre l’opinion, en particulier les hommes politiques et les économistes”, écrit-il. Une grande part des communautés scientifiques et techniques investies dans la recherche et le développement sont aussi toujours rétives à l’idée d’une finitude du monde. “Je le vois dans mes conférences : il y a encore un déni incroyable à propos de notre situation, relève Gilles Boeuf. Parfois, ce sont même des scientifiques qui me disent : “On ne croit pas à ce que vous dites” !”
LA FRANCE, CHAMPIONNE DU DÉNI
Sur le terrain du déni, la France occupe une place à part. D’abord, ingénieurs et scientifiques passent souvent par des formations communes. Ensuite, la langue française a mis dans le même mot – “écologie” – une science et un mouvement politique. Du coup, les faits scientifiques qui relèvent de la première sont sans cesse relativisés et discutés comme le seraient les postures idéologiques du second. “Nous avons un vrai problème avec ça, confie Gilles Boeuf. Nous ne sommes pas écologistes, nous sommes écologues !” Il ne faut pas sous-estimer la force de la confusion des mots. La France est par exemple le dernier pays dont l’Académie des sciences, en dépit des textes internationaux qu’elle a signés, estime incertaine l’origine anthropique du changement climatique…
Or, lorsqu’un problème environnemental semble très incertain, il n’y a nulle raison de chercher à le résoudre. Surtout si sa résolution demande des efforts colossaux. Le sera-t-il jamais ? Au terme de leur longue tribune dans Proceedings of the Royal Society B, Paul et Anne Ehrlich répondent, de manière étonnante, oui : “L’effondrement de la civilisation globale” peut être évité, “car la société moderne a montré de la capacité à traiter les menaces de long terme, si elles sont évidentes et continuellement portées à notre attention”. Mais cette note d’espoir est vite remise à sa place. “Nous estimons que la probabilité d’éviter l’effondrement n’est que d’environ 10 %, précise Paul Ehrlich. Et nous pensons que, pour le bénéfice des générations futures, cela vaut le coup de se battre pour monter cette probabilité à 11 %.”
La principale incertitude ne repose sans doute pas sur les grands changements d’état de la biosphère et la raréfaction des ressources. Elle tient plutôt au fait de savoir ce qu’est un “effondrement”, c’est-à-dire de quelle manière les sociétés réagiront à ces changements. Appauvrissement brutal des populations ? Perte de contrôle des Etats sur leur territoire ? Incapacité à assurer les besoins de base de la population ? Généralisation de la violence ? Ou réduction graduelle et pacifique de la consommation matérielle, accompagnée d’une plus forte cohésion sociale ? Ces questions restent ouvertes et ne sont pas du ressort des sciences de la nature. Mais le spectacle qu’offre un pays comme la Grèce n’incite guère à l’optimisme.
Autres articles sur le sujet:
http://www.scriptoblog.com/index.php/35-actu-scripto/actualite-des-editions-le-retour-aux-sources/1105-publication-de-joseph-a-tainter-l-effondrement-des-societes-complexes

http://biosphere.blog.lemonde.fr/2013/10/08/leffondrement-programme-de-la-mega-machine/

http://biosphere.blog.lemonde.fr/2012/08/06/la-difficulte-de-demanteler-la-megamachine/ 

http://biosphere.blog.lemonde.fr/2013/10/10/sans-energie-fossile-seulement-2-milliards-dhumains/ 

http://biosphere.blog.lemonde.fr/2012/08/06/la-difficulte-de-demanteler-la-megamachine/ 

http://www.slate.fr/story/80479/psychanalyse-changement-climatique-faire-deuil-planete 

http://www.franceculture.fr/emission-science-publique-climat-le-catastrophisme-peut-il-etre-efficace-2013-11-22

http://www.lesoir.be/388102/article/actualite/belgique/2013-12-25/christian-duve-si-on-continue-comme-cela-ce-sera-l-apocalypse-fin

Advertisements

Les nombreux visages du déni – Paul Chefurka

Article original en anglais du 14 Novembre 2013 : The Many Faces of Denial

Le déni porte de nombreux visages. Que ce soit la moyenne des gens qui sont trop occupés avec leurs vies pour prendre en compte les rapports les plus extrêmes sur la dégradation de l’environnement; les blogueurs et les politiciens qui croient que c’est un canular concocté par les scientifiques afin de récolter de l’argent pour des études fausses, ou, peut-être plus surprenant, des militants verts qui croient que le changement politique ou technologique permettra d’améliorer ou même corriger la situation – ce sont des techniques courantes que nous utilisons pour éviter d’affronter l’horreur de l’effondrement mondial en face à face.

Nous sommes tous familiers avec le déni du changement climatique. Les frères Koch, James Inhofe, Anthony Watts et une foule de blogueurs et les politiciens travaillent sans relâche pour faire échouer les efforts visant à résoudre la plus grande crise existentielle de l’humanité depuis la super-volcan Toba il y a 75000 années. Ils forment une espèce élastique, leur résistance étant renforcée par de l’argent et des promotions sociales.

Mais cette forme de déni est facile à repérer. Il est une forme plus subtile, qui est endémique chez les leaders (white hats) du mouvement Vert. Ce sont ceux qui travaillent sans relâche pour la morale – pour changer les politiques, pour développer et promouvoir les technologies vertes, pour encourager la durabilité. Ils refusent résolument de tolérer toute idée disant que notre situation est inextricable. Travail inlassable, même pour une cause perdue, tendant à maintenir un abri parmi les réalisations les plus sombres et profondes, et permettant de poursuivre le bon combat. L’héroïsme a toujours fait partie intégrante de notre histoire: «Les lâcheurs ne gagnent jamais et les gagnants ne lâchent jamais !”

Est-il injuste de caractériser (au moins certains) militants verts comme étant (au moins un peu) dans le déni ? Peut-être. Mais c’est vrai beaucoup plus souvent que vous ne le pensez.

Je n’ai aucune idée si nous faisons face à “la fin du monde”, de ce que cette phrase banale pourrait signifier. Cependant la grande image que les militants les plus écologiques ne parviennent pas à prendre en compte ( y compris les gens de la transition et la plupart des permaculteurs (Permaculturists) que j’ai rencontrés), ne comporte que quelques faits très simples, très durs: l’ensemble de la biosphère planétaire est en train de s’effondrer, y compris les océans, les rivières, les lacs et les terres, nous allons dépasser les 2°C, seuil “de sécurité” (qui n’a jamais été sûr pour commencer) et dans une vingtaine d’années, même avec nos meilleurs efforts (que nous ne faisons pas), nous allons dépasser les 4°C et éventuellement les 6°C avec notre BAU (Business As Usual), les systèmes agricoles du monde se déstabilisent devant nos yeux en raison des conditions météorologiques extrêmes; les réactions de méthane ont peut-être déjà commencé;  la population humaine mondiale et les animaux d’élevage sont en pleine explosion alors que la population mondiale des animaux sauvages est en train de d’effondrer, les abeilles et les chauves-souris meurent, les étoiles de mer sont en train de disparaitre, les tortues de mer meurent sur les plages, le couguar de l’est, le rhinocéros noir de l’ouest , la loutre de rivière japonaise et le léopard de Formose ont tous été déclarés éteints cette année.

Il semble beaucoup que le système mondial de support de vie part en lambeaux, et nous faisons ce que nous avons toujours fait: rien de précis.

Ce n’est pas une situation que les initiatives de transition, de permaculture ou de technologie appropriée pourront améliorer, car il me semble que nous nous dirigeons vers une crise économique mondiale, un chaos social, dieoff – et finalement l’extinction humaine. Aussi éventuelle que soit toujours une estimation, mais une valeur sûre arrive plutôt tôt que tard. “How eventually is still an estimate, but a safe bet is sooner rather than later.”

C’est ce que je veux dire par inévitable, pas de sortie. Pas “Boom nous tombons tous”. Pas avec une explosion, mais avec une série de gémissements bas et pitoyables venant de tous les organismes vivants ou morts de la planète. Celui qui peut dire,  devant l’évidence de ces preuves, que nous avons tous la responsabilité morale de “travailler sans relâche pour améliorer les choses” est victime d’un aveuglement si profond qu’il ne peut venir que de notre ADN.

Maintenant, pour les militants qui ont compris, et préfèrent faire ce genre de travail parce que c’est ce que font les humains, eh bien ils ont mon empathie complète. C’est équivalent à ceux qui disent: “Vous savez, je pense que je vais faire une balade et regarder le ciel.”.  Mais au moment où le mot «durabilité» traverse les lèvres de quelqu’un, c’est comme si s’allumait une grande enseigne au néon qui dirait: “Je suis aveugle. S’il vous plaît suivez-moi !”.

On m’a demandé pourquoi j’étais si profondément pessimiste et hostile envers les systèmes de la civilisation. Appelez cela la colère de la confiance trahie.

En grandissant, j’ai appris que le monde travaillait d’une manière particulière: que les gouvernements étaient du peuple, pour le peuple; que les humains étaient conscients et rationnels; que la politique était guidée par la science ; que les êtres humains apprenaient de leurs erreurs; que l’avenir serait meilleur que le passé.

Or, dans les années 60 je découvre qu’absolument rien de cela n’est vrai. Les gouvernements sont des riches, pour les riches, les êtres humains sont en grande partie inconscients et la plupart de nos décisions sont prises par émotion plutôt que par raison, la politique est guidée par la cupidité et la soif de pouvoir, la plupart des gens veulent être aujourd’hui pareils qu’hier, avec les mêmes erreurs et tout le reste, et que l’avenir s’annonce non seulement faible mais sombre.

Et je suis censé continuer à fumer ma pipe d’opium afin que les somnambules ne se sentent pas mal à l’aise? Je ne le pense pas. Je laisse un petit espace pour un miracle dans mon organigramme d’effondrement, mais c’est la seule concession à la Dreamtime avec laquelle je suis actuellement à l’aise.

Les quelques personnes qui étaient conscientes du déclin ont fait ce qu’elles pouvaient. Leurs efforts parlent d’eux-mêmes, et je doute qu’elles se sentent banalisées par mon indignation. Mais seulement quelques écologistes ont connecté les points pour voir où la courbe menait, et presque tout le monde a fonctionné à partir de la prémisse gravement erronée que la nature humaine est fondée sur la pensée rationnelle.

J’ai été accusé de tomber dans le piège pessimiste de croire dans les prédictions fausses d’hommes comme Paul Ehrlich. Parlons prédictions échouées. Je me souviens distinctement qu’on nous avait promis des voitures volantes et de l’électricité pas trop chère. Au lieu de cela nous avons eu Macondo (Deep Horizon) et Fukushima.

Lorsque Ehrlich a écrit son célèbre et vilipendé livre The Population Bomb  juste avant que  Halte à la croissance (Limits to growth) ait été publié, la population mondiale était d’environ 3,5 milliards. Aujourd’hui, c’est le double et en croissance de 75 millions par an. Nous avons réussi à concrétiser l’un des pires cauchemars de Norman Borlaug:

“La plupart des gens ne parviennent toujours pas à comprendre l’ampleur et la menace du «monstre de la population »…  Si elle continue à augmenter au rythme actuel d’environ deux pour cent par an, la population mondiale atteindra 6,5 milliards en l’an 2000. Actuellement, à chaque seconde, ou tic-tac de l’horloge, environ 2,2 personnes supplémentaires sont ajoutées à la population mondiale. Le rythme de croissance va s’accélérer à 2,7, 3,3, et 4,0 pour chaque tic-tac de l’horloge respectivement en 1980, 1990 et 2000, si l’homme ne devient pas plus réaliste et préoccupé par cette catastrophe imminente. Le tic-tac de l’horloge ne cessera de grandir, de plus en plus menaçant, à chaque décennie. Où tout cela finira t-il ? “

Extrait de la conférence du prix Nobel de Norman Borlaug, 1970

Et comment a tenu la prédiction vieille de 30 ans du Dr Borlaug ? Eh bien, en 2000, nous étions à 6,1 milliards de personnes (à environ 6% de son estimation) et nous augmentons de 2,5 personnes par seconde. Je ne pense pas que nous puissions dire qu’il s’agit d’une sorte de victoire contre le diabolique Dr. Ehrlich.

Je fais habituellement de mon mieux pour rester “pessimiste mais pas sombre”. Je peux généralement maintenir un semblant d’équilibre émotionnel en me réfugiant dans les enseignements de Bouddha et d’Advaita. Malgré ma connaissance claire de la situation, cette approche peut causer une égale consternation parmi les denialistas du mouvement écologiste engagé. D’autres fois, les nouvelles deviennent trop mauvaises et je deviens énervé. Cela semble être un de ces moments.

Paul Chefurka 14 Novembre 20131472850_636100819761823_530813168_n

Voir cet article sur Paul Ehrlich: https://www.facebook.com/notes/jo%C3%ABlle-leconte/notre-civilisation-pourrait-elle-seffondrer-personne-ne-veut-y-croire/508152799223293

Darwin et les grandes énigmes de la vie – Stephen Jay Gould

Pourquoi Darwin a-t-il été si difficile à comprendre ?
En l’espace de dix ans, il convainquit le monde intellectuel de l’existence de l’évolution, mais sa théorie de la sélection naturelle ne fut jamais très populaire de son vivant. Elle ne s’est imposée que dans les années quarante et, aujourd’hui encore, bien qu’elle soit au cœur de notre théorie de l’évolution, elle est en général mal comprise, mal citée et mal appliquée.
La difficulté ne réside pourtant pas dans la complexité de sa structure logique, car les fondements de la sélection naturelle sont la simplicité même. Ils se résument à deux constatations entrainant une conclusion inévitable:
1. Les organismes varient et leurs variations se transmettent (en partie du moins) à leurs descendants
2. Les organismes produisent plus de descendants qu’il ne peut en survivre
3. En règle générale, le descendant qui varie dans la direction favorisée par l’environnement survivra et se reproduira. La variation favorable se répandra donc dans les populations par sélection naturelle.

Premièrement la variation doit être le fruit du hasard ou, tout au moins, ne pas tendre de préférence vers l’adaptation. Car si la variation est préprogrammée dans la bonne direction, la sélection naturelle ne joue aucun rôle créateur et se contente d’éliminer les individus non conformes.

Deuxièmement, la variation doit être petite relativement à l’ampleur de l’évolution manifestée dans la formation d’espèces nouvelles. En effet si les espèces nouvelles apparaissent d’un seul coup, le seul rôle de la selection consiste simplement à faire disparaitre les populations en place afin de laisser le champ libre aux  formes améliorées qu’elle n’a pas élaborées.

Pour commencer Darwin prétend que la sélection n’a pas de but. Les individus luttent pour accroitre la représentation de leurs gênes dans les générations futures, un point, c’est tout.
S’il existe un ordre et une harmonie dans le Monde, ce ne sont que les conséquences accidentelles de l’activité d’individus qui ne recherchent que leur profit personnel.
C’est, si l’on veut, l’économie d’Adam Smith appliquée à la nature.
En second lieu, Darwin soutient que l’évolution n’est pas dirigée, qu’elle ne conduit pas inévitablement à l’apparition de caractéristiques supérieures. Les organismes ne font que s’adapter à leur environnement. La dégénérescence du parasite est aussi parfaite que l’élégance de la gazelle.

Les cinq règnes de la vie

Le système à cinq règnes a l’avantage de rendre compte plus correctement compte de la diversité de la vie.
Il distingue trois niveaux de complexité:
– Les organismes unicellulaires procaryotes (monères)
– Les organismes unicellulaires eucaryotes (protistes)
– Les organismes multicellulaires eucaryotes (plantes, champignons, animaux)
D’un  niveau à l’autre, la vie se diversifie, ce qui est logique car, plus la complexité est grande, plus les possibilités de variation sont importantes.
Au troisième niveau, la diversité est si grande qu’il nous faut la diviser en trois règnes distincts.

Pendant les deux tiers voire les cinq sixièmes de l’histoire de la vie, la Terre n’a été habitée que de monères.
L’apparition du système a occupé environ 10% de l’histoire de la vie, pendant l’explosion du cambrien, il y a environ 600 millions d’années. J’en retiendrais deux éléments principaux:
– La formation de la cellule eucaryote – qui rendait la complexité possible en introduisant la variation génétique par l’intermédiaire d’une reproduction sexuelle efficace –
– L’envahissement de l’espace géologique par des organismes multicellulaires complexes.
Le mode de la vie était calme auparavant, il l’est redevenu depuis.

Pascal a fait remarquer, dans une métaphore planétaire, que la connaissance est comme une sphère: plus on apprend, c’est-à-dire plus la sphère est grosse, plus on est en contact avec l’inconnu (la surface de la planète). C’est vrai, mais n’oublions pas le principe des sphères et des volumes. Plus la sphère est grosse, plus le rapport du connu (volume) à l’inconnu (surface) est élevé.

Comme l’a écrit John Stuart Mill dans une phrase dont l’opposition devrait faire son slogan: “de tous les stratagèmes utilisés pour éviter de prendre en considération l’influence que la société et la morale exercent sur l’esprit humain, le plus lâche est celui qui attribue la diversité des comportements et des personnalités à des différences naturelles innées”.

Potentialités biologiques:

Notre nature biologique ne fait pas obstacle à la réforme de la société. Nous sommes comme dit Simone de Beauvoir: “L’être dont l’être est de n’être pas”

Épilogue:

Où va le darwinisme .
Quelles perspectives lui sont ouvertes au début de son second siècle ?
Je ne sais rien de l’avenir mais je connais assez bien le passé.
Et je suis persuadé que la définition des objectifs futurs est inséparable du point de vue de Darwin lui-même, en particulier des trois éléments fondamentaux de sa théorie:
L’individu est l’agent déterminant de l’évolution, la sélection naturelle est le mécanisme de l’adaptation, le changement évolutif est graduel.

http://passeurdesciences.blog.lemonde.fr/2014/03/19/8-questions-pour-en-finir-avec-les-cliches-sur-la-theorie-de-levolution/
http://sciencetonnante.wordpress.com/2014/04/07/la-selection-sexuelle-et-ses-exces-pourquoi-ny-a-t-il-pas-que-des-super-males/

Climat : « Il faut accepter l’horreur vraie de la situation » Interview de Clive Hamilton

Article original en version abonnés: http://www.terraeco.net/Credit-photo-patrick-brown-panos,54669.html
Entretien – Pour le chercheur australien Clive Hamilton, les hommes ont détraqué le climat de manière irréversible, mais ils refusent d’admettre cette évidence scientifique. Il décrypte les raisons de ce déni et, malgré son pessimisme, envisage l’après !
 
Clive Hamilton est professeur d’éthique publique à l’université nationale australienne Charles-Sturt. Il s’intéresse depuis une quinzaine d’années à la question du changement climatique.
Au pays des kangourous, on peut trouver de tout : un Premier ministre climato-sceptique et un penseur iconoclaste, les deux évoluant dans le même biotope desséché du bush. Clive Hamilton, diplômé de psychologie et de mathématiques, fondateur du think tank The Australia Institute, est très proche des milieux écologistes australiens. Il est l’auteur d’ouvrages remarqués consacrés au fétiche de la croissance économique ou à la surconsommation des pays occidentaux. Ses deux derniers ouvrages, traduits en français, secouent les neurones. Embarquement immédiat pour un voyage turbulent dans la psychologie des sceptiques et des écolos optimistes.
Le titre de votre dernier livre, Requiem pour l’espèce humaine, n’est guère engageant…
Cela fait des années que j’écris sur le changement climatique. J’étais assis dans mon bureau à Canberra, en Australie, et je lisais les articles de Kevin Anderson et Alice Bows (1). Ces articles ont eu un profond impact sur moi. J’étais sous le choc, j’ai pensé : « Oh, mince, on est foutus ! C’est trop tard. Même si on avait l’évaluation la plus optimiste qui soit sur la façon dont le monde répond aux enjeux du changement climatique, c’est encore trop tard. » Cela m’a affecté durant des semaines. En anglais, on appelle ces instants les « Oh shit ! moments » (des « moments “ oh merde ! ” », ndlr), à partir desquels il faut réorienter votre façon de voir le monde. D’une certaine façon, l’avenir est détruit, toutes les conceptions du futur se désintègrent. En tant qu’auteur, je n’avais pas le choix, il fallait que j’écrive un livre, ce qui m’a pris environ un an. Plus j’y pensais, plus je me demandais comment nous en étions arrivés là. Au fil de mes recherches, il m’apparaissait de plus en plus évident qu’il ne s’agissait pas que d’une histoire de lobbies et d’industriels puissants et polluants. Non, c’est une histoire de psychologie humaine. Ce qui est inquiétant, c’est qu’une large majorité des gens acceptent la science mais ont une aversion pour les faits. Ils ne sont pas sceptiques mais engagent une stratégie psychologique de résistance. C’était un livre très déprimant à écrire, mais il fallait le faire.
Ne faut-il pas faire le deuil du XXe siècle ?
Oui, il faut engager un deuil. Mais qu’est-ce qui est mort ? Les slogans du type « Just do it » ou « Yes we can ! » ? L’impression qu’on peut faire n’importe quoi avec les ressources de la planète ? Non, d’après moi, ce qui est mort, c’est le futur. Et si l’on n’est pas déprimé, on passe à côté de cette lecture. En dépit de ce qu’on l’on sait de la science climatique, notre nature a un penchant naturel à avoir confiance en l’avenir. Donc, oui, il faut engager un processus de deuil, mais nous n’avons pas simplement perdu un être cher, qui deviendra une ombre planant sur nos relations sociales. Ce que nous avons perdu, c’est notre conception entière de ce que nous savons, les circonstances dans lesquelles le futur va se produire. C’est une situation unique dans l’histoire de l’humanité. Or, cette situation s’appuie sur des faits froids et durs. A partir de ces faits, on peut envisager deux stratégies : celle du pessimisme de la faiblesse et celle du pessimisme de la force.
Qu’est-ce donc que cela ?
 
En un mot, allons-nous capituler devant la situation ou allons-nous faire ce qu’il faut pour reconquérir notre dignité et rendre la situation aussi vivable que possible ? Car, voyez-vous, il y a une différence entre « être foutus » et « être totalement foutus »… Il est encore possible pour nous d’être seulement foutus (rires) !
 
C’est un contenu politique difficile à « vendre », avouez-le !
 
Nous ne pouvons plus nous permettre de mentir. Le livre ne s’est pas spécialement bien vendu, certes, mais il a été lu par des penseurs influents, comme Bruno Latour (sociologue à Sciences Po, ndlr) en France. Les écologistes, eux, ont mal accueilli mon livre : ils sont naïvement optimistes, ils croient qu’ils peuvent changer le futur. Il y a cinq ans, j’aurais pu y croire, mais plus maintenant. L’optimisme est devenu obligatoire et les gens s’énervent quand vous ne l’êtes pas ou vous accusent de ne pas avoir assez de courage pour changer le futur. C’est une déformation de l’individualisme américain, selon lequel chacun peut se construire un futur engageant.
 
Comment rester écolo sans devenir dépressif ?
On ne peut pas et il faut en prendre conscience. Depuis que j’ai écrit cet ouvrage, les écologistes m’évitent et ce n’est pas étonnant. Par exemple, regardez ce qui se passe avec la géo-ingénierie  : c’est le nouveau plan B de ceux qui ne veulent pas agir et c’est l’objet de mon dernier livre (2). Je prends tout cela très au sérieux car dans les vingt ou trente prochaines années, ce sera mis en place et ce sera désastreux. Or, ce qui m’inquiète le plus, c’est que certains écologistes ne veulent pas en parler.
 
A une époque, ils refusaient de parler d’adaptation au changement climatique, cela valait capitulation. Ils parlaient de « mitigation » – les moyens de réduire nos émissions de CO2 –, jamais d’adaptation…
 
Oui, c’est la même chose avec la géo-ingénierie aujourd’hui. Le génie est sorti de sa boîte et, tant que les écolos s’absenteront du débat, il sera dominé par ceux qui veulent tester à grande échelle ces pseudo-solutions. Il faut abandonner cet optimisme enfantin selon lequel on peut rendre les choses acceptables : on a dépassé ce seuil ! Il faut accepter l’horreur vraie de la situation que nous affrontons. Je peux comprendre que les gens aient des résistances, chacun doit arriver à cette vérité au bon moment pour lui. Cependant, je regrette que ces stratégies psychologiques soient encore plus fortes dans l’univers écologiste qu’ailleurs.
 
Quelles sont les principales stratégies psychologiques en place parmi ceux qui nient la réalité des changements climatiques ?
 
La plupart de ceux qui rejettent la science climatique le font parce que, s’ils acceptaient les faits, cela détruirait leur identité personnelle et les fondements de leurs croyances. Ils doivent nier les faits et sont financés pour cela par des industriels qui contribuent au changement climatique. Bien sûr, ils haïssent les mouvements écologistes, perçus comme la nouvelle menace communiste à abattre. Ils refusent de croire que ces gens-là aient pu avoir raison.
 
Existe-t-il un cerveau climato-sceptique ?
 
Un cerveau, je ne sais pas ; mais un profil, oui. Le profil type du sceptique est celui d’un homme blanc, plutôt vieux et conservateur. Le genre de psychologie derrière le créationnisme se cache aussi dans le déni climatique. Le Vatican a publié de très intéressantes déclarations vis-à-vis du changement climatique, mais, en dépit de cela, aux Etats-Unis, les chrétiens évangélistes sont dans le déni et fondent le cœur du Tea Party. Le scepticisme américain s’est exporté dans tous les pays anglo-saxons : en Australie, au Canada, en Grande-Bretagne… Mais, pour la plupart d’entre nous aussi, un combat se mène intérieurement entre ce que nous voudrions croire qu’il arrive au monde et ce que nous dit la science. Or, les sceptiques semblent avoir une partie de leur cerveau qui défend plus vigoureusement ce qu’ils veulent croire ! Tandis que les autres acceptent que les faits puissent modifier ce qu’ils croient. J’aimerais explorer cet aspect des choses dans mon prochain livre : les conséquences ontologiques du no future, qui sont terrifiantes. Qu’est-ce que cela dit de nous en tant qu’espèce ? Quel genre de créatures sommes-nous, au niveau le plus profond, si nous sommes capables de commettre le crime le plus atroce qui soit envers les écosystèmes de cette planète ?
 
Quelles sont ces conséquences ontologiques ?
 
Vaste question (rires) ! Ce n’est rien de moins qu’un changement radical dans notre façon d’être. Grâce à Descartes, nous pensions être des êtres rationnels depuis quatre siècles. Nous avons réussi de grandes choses, notamment créer notre futur. Mais nous avons déstabilisé le système climatique et le système dans son intégralité. Avec l’anthropocène, ce nouveau concept géologique, les deux histoires – humaine et géologique – convergent. Il nous faut réévaluer tout notre projet. Cela va nous prendre des décennies.
 
Votre approche de notre déni est quasi psychanalytique. Est-ce pour mieux nous convaincre d’agir ?
 
Ce n’est pas une question d’approche, mais plutôt de confrontation avec des faits scientifiques. Tôt ou tard, chacun d’entre nous devra accepter que le vieux monde de l’holocène, dans lequel la civilisation moderne a pu se développer, est en train de mourir sous nos yeux. Pourquoi affronter cette vérité, me demanderez-vous ? Parce que ne pas le faire, c’est vivre en se berçant d’illusions. Et c’est seulement lorsque nous aurons abandonné l’espoir de conserver le monde que nous avons toujours connu que nous serons capables d’être à la hauteur de ce que nous devons affronter. L’espoir est une drogue puissante, et personne n’a forcément envie de vivre dans le monde de Sartre. Mais, quand les faits nous écrasent, il faut abandonner ses illusions.
Ainsi, les conséquences catastrophiques des changements climatiques sont inévitables ? Tous les scientifiques sérieux le savent.
 
Mais quel sera l’impact d’une telle stratégie sur les décisions politiques ? Cela ressemble à un plaidoyer pour la dépression collective…
Si vous n’avez pas peur, c’est que vous n’écoutez pas ce que nous dit la science. Il est naturel pour un être humain d’être déprimé dans une telle situation. La tâche consiste à ne pas se laisser enfermer dans cette dépression. Nous devons agir. Comme le disait Martin Luther : « Si la fin du monde était pour demain, je planterais encore un pommier. » 
(1) Ces deux scientifiques anglais estiment nécessaire de revoir l’agenda du changement climatique. Selon eux, il sera difficile de stabiliser la concentration de CO2 dans l’atmosphère à 650 parties par million (ppm), loin des 350 ppm, considérés comme le seuil permettant de maintenir l’augmentation de la température terrestre sous les 2 °C.
(2) « Les Apprentis sorciers du climat » (Seuil, 2013).

Extraits du livre Le Monde jusqu’à hier (ce que nous apprennent les sociétés traditionnelles) Jared Diamond

En savoir plus sur le livre: http://www.lexpress.fr/culture/livre/le-monde-jusqu-a-hier-de-jared-diamond-meilleur-essai-de-l-annee-2013_1303682.html

Chapitre 9 : Ce que les anguilles électriques nous apprennent sur l’évolution de la religion…

Les chercheurs distinguent 7 fonctions majeures de la religion. Ces fonctions ont évolué au cours de l’histoire des sociétés humaines semblablement à ce qu’ont  connu  de nombreuses structures biologiques (comme les organes électriques des poissons) et formes d’organisation sociale de leur évolution biologique.

Une fonction originelle de la religion était l’explication.

Les peuples traditionnels préscientifiques bricolent des explications pour tout ce qu’ils découvrent, sans avoir assurément la capacité prophétique de faire la distinction entre les explications que les savants considèrent aujourd’hui naturelles et scientifiques et celles que ces derniers jugent surnaturelles et religieuses. Pour ces peuples, ce sont toutes des explications et ils ne discriminent pas celles qui sont perçues ensuite comme religieuses des autres: les sociétés traditionnelles néo-guinéennes dans lesquelles j’ai vécu offrent de nombreuses explications sur le comportement des oiseaux que les ornithologues actuels jugent perspicaces ou encore exactes (par exemple, les multiples fonctions des appels des oiseaux), ainsi que d’autres que les ornithologues jugent tout à fait surnaturelles (par exemple, le chant de certaines espèces d’oiseaux sont les voix de personnes disparues qui furent transformées en oiseaux).
Dans la société occidentale moderne, le rôle explicatif originel de la religion l’a de plus en plus cédé à celui de la science. Ainsi, les origines de l’univers tel que nous le connaissons sont à présent expliquées par le modèle du big bang.

Aujourd’hui pour de nombreux chercheurs, le dernier bastion de l’explication religieuse est celui de Dieu comme Cause première: la science, semble-t-il, n’a rien à dire sur la raison de l’existence même de l’univers.
Je me souviens du grand théologien Paul Tillich défiant sa classe d’étudiants de premier cycle, rationnels purs et durs, de lui donner une réponse scientifique à cette question simple: “Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien? ”
Aucun de mes camarades ne put lui fournir la moindre réponse.
Mais ils auraient pu objecter à leur tour que la réponse de Tillich “Dieu” ne consistait qu’à mettre un nom sur son absence de réponse.

La seconde fonction de la religion: Apaiser l’anxiété

Cette deuxième fonction fut probablement très forte dans les toutes premières sociétés: après avoir fait tout ce qui était de façon réaliste dans leur pouvoir, les humains sont probablement les plus enclins à recourir aux prières, rituels, cérémonies, offrandes aux dieux et à consulter oracles et shamans, décrypter des présages ou s’adonner à la magie.
Néanmoins, en préservant cette fiction et en se persuadant qu’ils agissent encore, les humains refusent le sentiment d’impuissance et de renoncement, nourrissent le sentiment de faire encore quelque chose et de le faire pour le mieux, ce qui diminue d’autant leur angoisse.

Apporter du réconfort

Cette fonction de la religion -apporter réconfort, espérance et sens à la perspective de sa propre mort et devant celle d’un être aimé- a dû se développer au cours des derniers 10 000 ans.
La plupart des religions apportent un réconfort en niant la réalité de la mort et en postulant une vie au-delà pour une âme supposée associée au corps: l’âme ainsi qu’une réplique du corps se transportent dans un endroit surnaturel appelé ciel ou d’un autre quelconque nom, ou notre âme de voit réincarnée en une nouvelle existence terrestre.
Outre la perspective de la mort, il est beaucoup d’autres tourments de la vie pour lesquels la religion offre diverses formes de réconfort: “expliquer” une souffrance en déclarant qu’elle n’est pas dépourvue de signification ni dûe au hasard, mais qu’elle a un sens profond, par exemple, qu’elle sert à châtier les péchés ou encore est le fruit d’un sort jeté ou d’un maléfice que seul un sorcier pourra lever; assurer la réparation de maux infligés par une personne malveillante dont la loi vous interdit de vous venger mais qui sera vouée aux tortures exquises et éternelles dans l’Enfer de Dante.
L’Enfer a un double rôle: réconforter en frappant les ennemis que nul ne pouvait châtier lui-même sur Terre et  inciter chacun à respecter les commandements moraux de sa religion s’il ne fait pas le bien.

Les petites sociétés mettent moins nettement l’accent sur le rejet du monde, le salut et la vie après la mort que ne le font les grandes sociétés plus complexes et plus récentes.
Il est au moins trois raisons à cette tendance: tout d’abord la stratification sociale et les inégalités ont augmenté des petites sociétés égalitaires aux grandes sociétés complexes avec leurs rois, nobles, élites … opposés la masse des paysans et des travailleurs pauvres.
La deuxième raison est que la vie est réellement devenue plus difficile lorsque les chasseurs-cueilleurs devinrent fermiers et se rassemblèrent en sociétés plus vastes: le nombre moyen d’heures de travail augmenta, la nutrition se dégrada, les maladies infectieuses et l’usure physique s’accrurent et l’espérance de vie diminua.
Les conditions s’aggravèrent pour le prolétariat urbain lors de la Révolution industrielle.
Enfin, les sociétés complexes ont des codes moraux plus formalisés et opposent plus fortement le bien et le mal.

Ce rôle de la religion contribue à faire comprendre le constat fréquent que l’infortune tend à rendre les gens plus croyants et que les couches sociales, les régions et les pays pauvres tendent à être plus religieux: ils ont davantage besoin de soutien moral.

Parmi les nations du monde d’aujourd’hui, le pourcentage de gens qui déclarent que la religion est un élément important dans leur vie est de 80 à 99% dans les pays par habitant ayant un PIB inférieur à 10 000 dollars et de 17 à 43% seulement dans la plupart des pays ayant un PIB par habitant supérieur à 30 000 dollars.

Les 4 autres traits de la religion que j’examinerai ne s’observent pas dans les petites sociétés; ils sont apparus dans les chefferies et ont décliné dans les États modernes.

Organisation et obéissance

Un trait déterminant  des religions modernes que nous considérons comme allant de soi est l’organisation normalisée. La plupart des religions modernes ont des prêtres à plein temps, rabbins, pasteurs, imams, etc., qui reçoivent soit un salaire, soit le nécessaire pour vivre.

Historiquement ces caractères organisationnels sont apparus pour résoudre un problème nouveau qui surgit lorsque les sociétés humaines s’enrichirent, se peuplèrent et furent à la fois contraintes et capables de devenir plus centralisées. Les sociétés de bandes et de tribus sont trop petites et improductives pour générer des surplus alimentaires qui pourraient nourrir prêtres, chefs, collecteurs d’impôts, potiers ou spécialistes en tout genre à plein temps.
Mais comment un chef ou un monarque parvient-il à obtenir des paysans ce qui est fondamentalement un vol de leur nourriture par des classes de parasites ?

La solution conçue par toute chefferie ou toute ancienne société étatique fut de proclamer une religion organisée sur les principes suivants: le chef ou le roi est apparenté aux dieux ou un dieu lui-même, et peut intercéder auprès des dieux au nom des paysans, par exemple pour faire tomber la pluie ou assurer une bonne récolte.
Le chef ou le roi rendent également de précieux services en organisant les paysans pour assurer les travaux publics construire des systèmes d’irrigation, des entrepôts qui profitent à l’ensemble de la population.
En contrepartie, les paysans sont censés nourrir le chef, ses prêtres et collecteurs d’impôts.
Également nourries par les vivres collectés auprès des paysans, existent des armées soumises au chef ou au roi qui peuvent conquérir des terres voisines et acquérir ainsi d’autres territoires au profit des paysans. Ces armées sont également prêtes à écraser les révoltes paysannes.
Au cours des siècles récents du monde judéo-chrétien, cette tendance s’est bien sûr inversée et la religion est bien moins qu’auparavant la servante de l’Etat. Les hommes politiques et les classes supérieures reposent à présent sur des moyens autres que l’affirmation d’une divinité pour persuader ou contraindre les dominés.

Conduite à l’égard d’inconnus

Il est encore un autre attribut qui as pris de l’importance dans les sociétés étatiques, mais qui n’existait pas dans les sociétés plus petites: dicter des concepts moraux de comportement à l’égard des inconnus.

Dans les petites sociétés, la question du comportement pacifique à l’égard d’inconnus ne se pose pas car ceux-ci appartiennent forcément à des tribus ennemies. S’il vous arrive de rencontrer un inconnu dans la forêt, vous essaierez bien évidemment de le tuer ou sinon de fuir; dire simplement “bonjour” et commencer à bavarder amicalement, comme nous avons, nous modernes, coutume de faire, serait suicidaire.

Ainsi, une nouvelle difficulté est apparue il y a quelque 7500 ans, quand certaines sociétés tribales ont évolué en chefferies de milliers d’individus- population bien trop grande pour que quiconque puisse connaitre les autres par leur nom et par relation. Les chefferies et Etats émergents connurent d’importants problèmes d’instabilité potentielles  parce que les anciennes règles tribales de comportement ne suffisaient plus. Si vous rencontriez un membre inconnu de votre chefferie et que vous vous battiez avec lui, selon les règles tribales de comportement, une bagarre s’ensuivait car vos parents se rangeaient à vos côtés et les siens faisaient de même.
Comment empêcher alors la société de sombrer dans une orgie sans fin de rixes et de vengeance ?
Les règles de comportement pacifiques s’appliquent entre tous les membres de la sociétés. Elles sont édictées et appliquées par les dirigeants politiques (chefs ou rois) et leurs agents les justifient au moyen d’une nouvelle fonction de la religion.
On enseigne aux gens dès l’enfance à obéir à ces règles et à s’attendre à un châtiment sévère s’ils les enfreignent. Les premiers exemples familiers aux juifs et aux chrétiens sont les Dix Commandements.
Dans les sociétés séculières récentes, de telles règles de comportement moral ont dépassé le cadre de leurs origines religieuses.

Justifier la guerre

Après avoir enseigné pendant 18 ans à un garçon: “tu ne tueras point”, comment un Etat peut-il changer d’avis et dire: “Tu dois tuer dans les circonstances suivantes”, sans que ses soldats ne soient désespérément désemparés et portés à tuer d’autres personnes à tort (par exemple des concitoyens) ?.

Une fois encore, la religion vient au secours grâce à une nouvelle fonction.
Les Dix Commandements ne s’appliquent qu’à votre comportement à l’égard de vos concitoyens. La plupart des religions prétendent détenir un monopole de la vérité et considèrent que les autres confessions sont dans l’erreur.
En pratique, certains des génocides les plus considérables de l’histoire ont été commis contre des non-Européens par des colonialistes européens et chrétiens qui se fondaient pour leurs justifications morales sur le Nouveau testament ainsi que sur l’ancien.

Signes d’appartenance

Seuls des signes visibles et couteux en en engagement peuvent signifier la profondeur de la foi: temps non compté pour apprendre et pratiquer régulièrement rituels, prières et cantiques, et pour entreprendre des pélerinages; engagements importants de ressources, entre autres en argent, dons et animaux sacirifiés; épouser publiquement des croyances rationnellement invraisemblables; et subir ou montrer en public des signes de mutilations corporelles douloureuses et permanentes.
Pour la même raison, les biologistes évolutionnistes reconnaissent que de nombreux signaux chez les animaux aussi (comme la queue du paon) ont évolué de façon couteuse précisément parce que cela les rend crédibles. Quand une paonne voit un mâle faire largement la roue devant elle, elle peut être sûre que, capable de croître et de survivre avec un tel attribut, il doit avoir de meilleurs gênes et être mieux nourri qu’un autre mâle avec une petite traîne de plumes.
La religion encourage la coopération et l’engagement comme le prouvent les taux de survie des communautés américaines.

Note : Ce sont des infimes extraits provenant d’un seul des chapitres du livre qui a 600 pages …

Un article sur les mythes : Dans les rêves de Cro-Magnon

1504490_699916426713595_7733535181839827779_o

Extraits du livre de Dennis Meadows, Donella Meadows et Jorgen Randers “Les limites à la croissance (dans un monde fini)”

Préface du livre écrite par Jean-Marc Jancovici :

http://www.manicore.com/documentation/articles/preface_update.html

Plus d’habitants, plus de pauvreté, plus d’habitants .. Page 86

Cette structure qui entretient la pauvreté tient au fait qu’il est plus facile pour les populations riches d’économiser, d’investir et de faire fructifier leur capital que cela ne l’est pour les populations pauvres. Non seulement les riches peuvent davantage contrôler les conditions du marché, acheter de nouvelles technologies et disposer de ressources, mais de vastes siècles de croissance ont bâti pour eux un vaste stock de capitaux qui se multiplient. La plupart des besoins fondamentaux sont satisfaits, on peut donc se permettre des taux d’investissement relativement élevés sans priver la population de l’essentiel. Un faible accroissement démographique permet d’allouer une plus grande partie des richesses à la croissance économique et une moindre partie à la satisfaction des besoins en matière de santé et d’éducation qu’afficherait une population de plus en plus nombreuse.

Dans les pays pauvres, en revanche, la croissance du capital a du mal à suivre le rythme de l’accroissement démographique. La richesse qui pourrait être réinvestie sert de préférence à construire des écoles, des hôpitaux et à pourvoir aux besoins fondamentaux en matière de consommation. Et, la satisfaction de ces besoins fondamentaux laisse peu de place à l’investissement industriel, l’économie se développe lentement. La transition démographique reste bloquée à la phase intermédiaire, celle où l’écart entre les naissances et les décès est important. Lorsque les femmes ne perçoivent pas d’alternative éducative ou économique séduisante au fait d’avoir des enfants, ces derniers restent une des seules formes d’investissement à leur disposition. Voilà pourquoi la population croît, mais sans s’enrichir. D’où l’expression: “Les riches font de l’argent et les pauvres font des enfants”.

Les limites: sources et exutoires
page 97

La seconde catégorie d’éléments indispensables à la croissance est constituée de besoins sociaux. Même si les besoins physiques de la planète peuvent supporter des pays à la fois bien plus peuplés et bien plus développés sur le plan industriel, la croissance de l’économie et de la population dépendra de facteurs tels que la paix et la stabilité sociale, l’égalité et la sécurité de chacun, la présence de dirigeants honnêtes et prévoyants,l’éducation et l’ouverture d’esprit à des idées nouvelles.
La capacité à admettre ses erreurs et à tenter de nouvelles expériences, ainsi que la base institutionnelle nécessaire à des avancées techniques régulières et pertinentes sont difficiles à mesurer et toute prévision précise à leur sujet est sans doute impossible.
Ni cet ouvrage ni World3 ne traitent explicitement de ces facteurs de façon détaillée et exploitable.
Nous ne disposons pas de des données ni des théories causales qui nous permettraient de les intégrer à notre analyse formelle. Mais nous savons que si une terre fertile, une énergie en quantité suffisante, des ressources appropriées et un environnement sain sont nécessaires à la croissance, ils n’y suffisent pas. Même s’ils sont présents en abondance, des problèmes sociaux peuvent les rendre inaccessibles. Nous partons cependant du principe, dans cet ouvrage, que les meilleurs conditions sociales possibles prévaudront.

* «Les limites à la croissance (dans un monde fini)»

 

Sources renouvelables

page 116

Pourquoi n’avons-nous pas parlé du potentiel des cultures génétiquement modifiées ? Parce que le débat persiste. Et on ne sait toujours pas avec certitude si les manipulations génétiques sont nécessaires pour nourrir la planète ni si elles sont soutenables.Ce n’est pas parce qu’il n’y a pas assez de nourriture à acheter que les populations ont faim, c’est parce qu’elle n’ont pas l’argent nécessaire. Donc produire davantage d’aliment onéreux ne les aidera pas. Et si le génie génétique est susceptible d’augmenter les rendements, d’accroitre les rendements sans intervention sur le génome. Celles-ci ont en effet le double inconvénient de relever de la technologie de pointe et d’être donc inaccessibles à l’agriculteur moyen et de présenter des risques environnementaux. L’engouement pour les cultures issues des biotechnologies est déjà en train de subir un inquiétant retour de manivelle, tant sur le plan écologique et agricole que sur celui de l’opinion.La quantité de nourriture produite aujourd’hui suffirait largement à nourrir plus que correctement la planète entière. Et on pourrait en produire davantage. On pourrait le faire en polluant moins, sur des surfaces plus réduites et en utilisant moins de combustibles fossiles. Des millions d’hectares pourraient être rendus à la nature.

 

 

Forêts

page 130

Si la superficie des forêts des zones tempérées demeure relativement stable, celle des forêts tropicales est en chute libre.

En effet selon la FAO, entre 1990 et 2000, plus de 150 millions d’hectares de forêts tropicales dans le monde ont été convertis à d’autres fins, soit une superficie équivalente au Mexique. La perte des forêts durant les années 90 pourrait donc avoir été de 15 millions d’hectares par an soit 7% durant la décennie.

L’estimation de la surface totale des forêts tropicales en l’an 2000 est de 2,1 milliards d’hectares.

Nous partons de l’hypothèse que le taux de perte actuel est de 20 millions d’hectares par an, ce qui est plus que l’estimation officielle de la FAO mais qui permet d’intégrer les feux de forêts, l’exploitation non durable et les sous-estimations.

Si le taux de destruction reste le même avec 20 millions d’hectares par an, la forêt primaire non protégée aura disparu dans 95 ans.

Si le taux de destruction croît de façon exponentielle, disons à la vitesse à laquelle la population des pays tropicaux augmentent (d’environ 2% par an), la forêt non protégée aura disparu dans environ 50 ans.

Le flux actuel de produits issus de forêts tropicales primaires qui n’ont strictement rien coûtés à l’économie humaine et qui sont suffisamment anciennes pour que des arbres d’une grande taille et d’une grande valeur y poussent, n’est pas soutenable.

 

 

Espèces et systèmes écosystémiques

page 143

La perte d’espèces n’est pas un moyen satisfaisant de mesurer la durabilité de la biosphère, car personne ne sait où se situent les limites.

Combien d’espèces et lesquelles peuvent disparaitre d’un écosystème avant que le système dans son entier ne s’effondre ?

On compare parfois ce phénomène avec le fait de voyager dans un avion auquel on retire les rivets un par un. Combien faudra-t-il en retirer pour que l’avion ne puisse plus voler ?

L’avantage avec un avion, c’est que les rivets sont indépendants les uns des autres. Pas les espèces d’un écosystème. Si l’une d’elles disparait, elle peut en entrainer d’autres dans une longue réaction en chaine.

Étant donné la difficulté qu’il y a à mesurer la vitesse à laquelle baisse le nombre d’espèces sur la planète, le WWF a opté pour une méthode différente afin de quantifier le déclin de la richesse biologique : l’indice “planète vivante” .

Plutôt que de mesurer la baisse du nombre d’espèces, le WWF suit la taille de la population d’un grand nombre d’espèces différentes. Il fait ensuite une moyenne de ces mesures afin d’obtenir une estimation quantitative du changement survenu avec le temps au sein d’une population d’une espèce “représentative”.

C’est cette méthode qui lui a permis de conclure que la population des espèces “moyennes” a diminué d’un tiers depuis 1970. En d’autres termes, le nombre d’animaux, de plantes et de poissons accuse une forte baisse. Il est donc évident que nous puisons de façon non durable dans la sources des services écosystémiques.

 

Émissions de  gaz à effet de serre

page 185

Trois grandes incertitudes demeurent. La première concerne ce que les températures au niveau planétaire auraient été sans interférence humaine, mais alors nos émissions de gaz à effet de serre viendront accentuer le phénomène.

La seconde incertitude concerne l’impact réel du réchauffement de la planète sur les températures, les courants, les vents, les précipitations, les écosystèmes et l’économie humaine selon les endroits du globe.

La troisième incertitude vient des boucles de rétroactions. Les flux de carbone et d’énergie sur notre planète sont extrêmement complexes. Il se peut que des boucles de rétroactions négatives se mettent en place et stabilisent les gaz à effet de serre ou la température. L’un d’eux est déjà à l’œuvre: les océans absorbent en effet la moitié des excès d’émissions anthropiques de dioxyde de carbone. Cette action n’est pas assez puissante pour stopper l’augmentation de la concentration atmosphérique de CO2, mais elle est suffisante pour la ralentir…

Il se peut aussi qu’on observe des boucles de rétroactions positives qui aient un effet déstabilisateur et qui, à mesure que la température augmentera, aggraveront le réchauffement. Ainsi, comme petit à petit, le réchauffement fera baisser la couverture de neige et de glace, la Terre va renvoyer moins de rayonnements solaires, ce qui contribuera au réchauffement. La fonte des sols gelés de la toundra pourrait libérer de gigantesques quantités de méthane, un gaz à effet de serre qui va lui aussi contribuer au réchauffement de la planète et à la fonte des glaces et, au bout du compte, c’est encore plus de méthane qui sera libéré.

 

Au delà des limites

page 193

L’état de pauvreté que connait encore la majorité des habitants de la planète, et la consommation excessive qui caractérise une minorité d’entre eux sont les deux principales causes de la dégradation de notre environnement. Notre façon actuelle de faire n’est pas soutenable et nous ne pouvons plus choisir de procrastiner.

 

Pourquoi le dépassement et l’effondrement ?

(page 255)

Une population et une économie sont en dépassement lorsqu’elles puisent des ressources et émettent des polluants de manière non soutenable, mais ne se trouvent pas encore dans la situation où le stress qu’elles imposent aux systèmes vitaux est suffisamment fort  pour qu’elles soient contraintes de réduire leur consommation ou leurs émissions. Autrement dit, l’humanité est en dépassement lorsque son empreinte écologique se situe au-dessus du niveau soutenable, mais n’est pas suffisante pour la pousser à déclencher les changements qui vont la faire baisser.

 

Un exemple d’imperfection du marché: le turbulent marché du pétrole

(page 324)

De nombreuses raisons expliquent que les signaux du marché pétrolier n’aient pas encore informé utilement des limites physiques  sur le point d’être atteintes. Les autorités publiques des pays producteurs interviennent en effet pour faire monter les prix; elles sont tentées de mentir au sujet des réserves, c’est à dire de les gonfler afin d’être éligibles à des quotas de production plus élevés. De leur côté les autorités des pays consommateurs s’efforcent d’empêcher les prix de grimper. Elles peuvent pour cela mentir sur leurs réserves et les gonfler elles aussi afin de réduire le pouvoir politique des producteurs indépendants. Quant aux spéculateurs, ils peuvent amplifier la valse des prix.

Les quantités de pétrole en surface prêtes à être utilisées exercent une bien plus grande influence sur les prix que le prix de celles qui, sous nos pieds, constituent les ressources futures. Le marché est sourd à toute idée de long terme et n’a que faire des sources et des exutoires ultimes jusqu’à ce qu’ils soient quasiment épuisés et qu’il soit trop tard pour appliquer des solutions satisfaisantes.

 

Conclusion

Un de ces modèles mentaux soutient que notre monde n’est pas confronté à des limites pour pleins de raisons pratiques. Si l’on choisit ce modèle, on prône la poursuite des activités comme à l’accoutumée et on conduit l’économie humaine très loin au delà des limites. Cela se traduit par un effondrement.

Selon un autre modèle mental, les limites ne sont pas loin d’être atteintes mais on n’a plus assez de temps pour réagir et les individus ne peuvent se modérer ni être responsables ni éprouver de la compassion. En tout cas, pas assez vite. Ce modèle est auto-réalisateur: si les populations choisissent d’y croire, il leur donnera raison. Il se traduit lui aussi par un effondrement.

Il existe un troisième modèle selon lequel les limites existent bel et bien et ne sont pas loin d’être atteintes voire le sont déjà pour certaines d’entre elles, mais nous avons juste assez de temps pour réagir.

Il faut donc faire vite. Il y a juste assez d’énergie, de matière, d’argent, de résilience environnementale et de vertu humaine pour enclencher une réduction planifiée de l’empreinte écologique de l’humanité: une révolution de la durabilité vers un monde bien meilleur pour l’immense majorité d’entre nous est possible.

 

 

Articles, vidéos de Dennis Meadows:

 

Vidéo d’Arte (à voir absolument) : Dernière alerte, 40 ans après “Les limites de la croissance” https://www.youtube.com/watch?v=uTrP3escs0s

 

http://www.ddline.fr/de-la-dynamique-des-dechets-par-dennis-meadows/

 

Traduction d’un chapitre entier: http://www.ddline.fr/wp-content/uploads/2013/04/chap7-solid-waste-generation-Traduction-par-C.-Mangeant.pdf

 

http://www.liberation.fr/terre/2012/06/15/le-scenario-de-l-effondrement-l-emporte_826664

 

http://www.rue89.com/rue89-planete/2012/06/21/le-mot-decroissance-un-suicide-politique-pour-dennis-meadows-233223

 

http://www.terraeco.net/Dennis-Meadows-Nous-n-avons-pas,44114.html

 

http://www.enerzine.com/604/13926+les-limites-de-la-croissance—le-rapport-meadows-francise+.html

 

http://www.slate.fr/story/60217/meadows-croissance-environnement

 

http://www.manicore.com/documentation/club_rome.html

Article en anglais de Juin 2015 : “Je pense que nous sommes maintenant dans une situation où cela ne fait pas beaucoup de différence ce que nous voulons ou pas voir se produire d’ici cinquante ans.

Le canoë en eau vive fournit une analogie utile ici. Lorsque vous descendez la rivière, la plupart du temps elle est calme, mais de en temps en temps vous franchissez des rapides. Quand la rivière est calme vous pouvez vous poser et réfléchir à ce que vous voulez faire, comment organiser votre descente où vous voulez vous arrêter pour le déjeuner, etc. Lorsque vous êtes dans les rapides, vous vous concentrez sur l’instant pour garder le contrôle de votre canoë jusqu’à ce que vous reveniez en eau calme. Pendant les moments calmes, il est très utile d’avoir une discussion sur l’endroit où vous voulez être demain ou le jour suivant. Lorsque vous êtes dans les rapides, vous n’avez pas le luxe de ce genre de discussion. Vous essayez de survivre.
Notre société est dans un rapide maintenant.

Le changement climatique est un exemple de cela. Il y avait une période où nous avions une possibilité d’influencer le climat futur par nos décisions sur l’utilisation de combustibles fossiles.
Je pense que le temps est passé. Le changement climatique est de plus en plus dominé par un ensemble de boucles de rétroaction comme le cycle du méthane et la fonte des glaces de l’Arctique qui sont hors de contrôle.
Ces boucles sont les moteurs du système climatique maintenant.
Les décisionnaires du système ne sont pas des gens assis autour d’une table afin de parvenir à un consensus à propos du quel il y a plusieurs résultats possibles et ce qu’ils préfèrent.”

Le dessous des cartes sur l’état des forêts

 

http://www.societal.org/docs/cdr1.htm

Acidification des océans: “L’acidification des océans se produit sur un rythme susceptible de s’emballer au cours du siècle. (en anglais)Rétro-action positive dans les océans: “” « Les océans, qui absorbent près d’un quart des émissions de dioxyde de carbone rejetées par l’homme dans l’atmosphère, ont vu leur taux d’acidité augmenter de 26% depuis le début de l’ère industrielle. Chaque jour, ce sont 24 millions de tonnes de CO2 qui sont ainsi absorbées par les eaux marines. De fait, si les émissions de CO2 restent inchangées, ce taux devrait augmenter de 170% d’ici 2100 par rapport aux niveaux antérieurs à l’ère industrielle », a indiqué l’UNESCO dans un communiqué de presse. « Or, à mesure que l’acidité s’accentue, la capacité des océans à traiter le dioxyde de carbone émis dans l’atmosphère se réduit, diminuant du même coup le rôle d’atténuation que jouent les océans dans le changement climatique. Ces phénomènes sont d’autant plus préoccupants qu’ils se conjuguent avec d’autres menaces pour les écosystèmes marins tels que le réchauffement des eaux, la surpêche et la pollution », a souligné l’agence onusienne. ”

 

http://www.un.org/apps/newsFr/storyF.asp?NewsID=31524&Cr=oc%E9ans&Cr1#.UoqMdhCpETu

 

“Aurelio Peccei (1908-1984) mérite d’être connu. Ce n’est certes pas pour son activité professionnelle de vice-président d’Olivetti et de chef de l’organisation Fiat en Amérique latine. C’est plutôt par son rôle primordial dans la constitution du club de Rome et la commande du premier rapport sur les limites de la croissance au début des années 1970. Il nous faut considérer son discours dans son contexte, il y a plus de quarante ans : pareille clairvoyance est rare. Malheureusement on pourrait dire absolument la même chose aujourd’hui, nous soutenons la croissance, nous produisons le désastre. Quelques extraits :

« Je suis né en homme libre et j’ai tâché de le rester. Alors j’ai refusé, j’ai refusé… vous comprenez ce que ça veut dire, surtout en Italie à mon époque : la soumission au conformisme religieux, le fascisme. Je me sens obligé de faire tout ce que je peux pour mettre à la disposition des hommes ce que je sais, ce que je sens, ce que je peux faire. Nous avons tellement développé notre capacité de production qu’il nous faut soutenir une économie dont le côté productif est hypertrophique.  On le fait avec ces injections de motivations artificielles, par exemple par la publicité-propagande. Ou on le justifie par la nécessité de donner du travail à des gens, à une population qui sont enfermés dans un système dans lequel, s’il n’y a pas de production, tout s’écroule. Autrement dit nous sommes prisonniers d’un cercle vicieux, qui nous contraint à produire plus pour une population qui augmente sans cesse.”

http://biosphere.blog.lemonde.fr/2014/01/28/lhomme-qui-avait-voulu-nous-faire-prendre-conscience/

 

http://biosphere.blog.lemonde.fr/2014/02/05/eradication-des-baleines-une-volonte-dignorer-les-limites/

http://biosphere.blog.lemonde.fr/2014/07/18/le-piege-democratique-empeche-les-mesures-ecologiques/

http://www.noeud-gordien.fr/index.php?post/2014/02/18/Nous-n-y-pouvons-rien-faire

Conférence en anglais (Islande): https://www.youtube.com/watch?v=AQThrCBfv3M

Présentation de la conférence: http://www.hi.is/sites/default/files/dennis_meadows_ui_handout.pdf

 

Article de Septembre 2014: http://www.theguardian.com/commentisfree/2014/sep/02/limits-to-growth-was-right-new-research-shows-were-nearing-collapse?CMP=fb_gu

http://www.pauljorion.com/blog/2014/09/02/il-reste-un-peu-de-temps-mes-freres/

 

Interview de Meadows sur Arte:

Extraits du livre de Pascal Picq ” De Darwin à Levi-Strauss”

Un article sur le livre: http://www.consoglobe.com/darvwin-levi-straus-eloge-diversite-cg

L’inconscience de l’évolution  (page 78-79) 

Il serait temps de comprendre qu’en détruisant comme nous le faisons la diversité naturelle, fille de quatre milliards d’années d’évolution, ainsi que la diversité domestique sélectionnée par les peuples horticoles et agricoles depuis dix mille ans, nous effaçons à jamais non seulement la mémoire de ce grand récit universel, mais aussi les possibilités pour les générations futures de pouvoir le compléter. Ce qu’a fait la vie en quatre milliards d’années n’a cessé d’être piétiné par notre espèce en 40 000 ans. Il aura suffi d’un dix milliardième de l’histoire de la vie pour faire reculer la biodiversité à un état comparable de celui de l’ère primaire. (page 89)

En quelques dizaines de millénaires pour l’ensemble de notre espèce, puis en quelques millénaires pour les sociétés pastorales et agricoles et en quelques siècles pour les sociétés industrielles, les hommes se sont engagés dans des modes de vie dont les exigences énergétiques se sont accélérées de façon exponentielle. Depuis la révolution industrielle, les besoins annuels en énergie d’un humain sont passés de moins d’une tonne équivalent pétrole à plus de seize pour un habitant du Qatar. Si on extrapole les études récentes à l’échelle de l’évolution de notre espèce depuis la fin de la dernière glaciation, la consommation d’énergie par personne entre un chasseur-cueilleur et un habitant d’Amérique du Nord d’aujourd’hui a été multipliée par cent tandis que la population mondiale a centuplé depuis l’invention des premières formes d’agriculture.

Évidemment, les sept milliards d’humains ne vivent pas comme les derniers chasseurs-cueilleurs, ni comme les Occidentaux. Toutefois les peuples aborigènes disparaissent tandis que tous les Terriens aspirent aux modes de vie les plus énergivores. Dans la perspective qui vient d’être esquissée, il n’y a rien d’étonnant à ce que nous constations des changements aussi brutaux de l’état de la planète. Cela n’a rien d’une démonstration semblable à celles de la physique; et pourtant, cela relève du bon sens bien argumenté.La Terre n’en peut plus. Elle s’essouffle – de moins en moins d’énergie disponible – et elle tousse de plus en plus violemment-  intensité et fréquence des événements climatiques.

Des iles et des refuges

Il arrive que des naturalistes découvrent d’ultimes refuges de la biodiversité. on pense à ces écosystèmes des abysses océaniques révélés par des explorations de grands fonds.Parfois aussi, on découvre  ou redécouvre quelques perles de la biodiversité dans des régions continentales à côté des hommes ou pas loin.Les plus belles et les plus fréquentes – mais néanmoins peu nombreuses – nous viennent des grandes iles comme Madagascar. C’est le cas aussi en Nouvelle Guinée. 

Ces magnifiques découvertes, rares et appelées à l’être de plus en plus, ne sont que les derniers scintillements d’une biodiversité qui s’éteint inexorablement, comme le dernier souffle jeté sur la cendre et faisant rougir les dernières braises, bien trop faibles pour faire repartir un feu.  Car ces derniers écosystèmes occupent des situations périphériques, en marge des grands systèmes écologiques. Ce sont des refuges, qu’il faut préserver à tout prix, mais qui ne constituent en rien une solution pour réparer les désastres accumulés sur les continents et dans les mers.

(page 166-167) Des biodiversités et des hommes 

Les monocultures détruisent à elles seules  40% de la biodiversité et cela s’élève à 80% si on ajoute les effets des pesticides. Elles ruinent aussi trop de petits paysans dans le monde, donc les cultures et les agricultures. Or, quel sinistre paradoxe, tous ces petits paysans, détenteurs des derniers trésors de la biodiversité agricole, végétale et  animale, crèvent de faim !

Être Darwinien, ce n’est pas éliminer les autres et les plus faibles, c’est préserver autant que possible toutes les formes de diversité pour répondre à des changements complexes dont personne ne maitrise le processus. Dans Effondrement, Jared Diamond montre que des sociétés et des civilisations ont disparu car elles sont devenues incapables de repenser ce qui avait fait leur succès. De tous les exemples étudiés par l’auteur, ile de Pâques, pays Maya ou Groenland Viking, il ressort les mêmes critères : déforestation, salinisation des sols, surchasse et surpêche, épuisement des nutriments des sols et saturation des capacités synthétiques, augmentation démographique; empreinte écologique décuplée par personne. On connait la recette pour disparaitre, mais aujourd’hui, galvanisée par le changement climatique, les intrants chimiques et la consommation d’énergie et, ce qui est nouveau, à l’échelle de la planète.  Car l’histoire de la vie comme celle des hommes convergent vers une vérité empirique : les espèces et les sociétés meurent de leurs poins forts ! Pourquoi ? Parce qu’elles ont perdu leur adaptabilité, liée à toutes les formes de diversité qu’elles ont anéanties.

(page 180) Combien de langues encore parlées dans le monde ? Les estimations varient entre quatre et sept mille, fourchette assez large qui dépend des définitions entre langues et dialectes; il en va de même pour circonscrire les ethnies.

Cependant, comme pour les espèces qui ne sont représentées que par de maigres populations, les anthropologues constatent que la majorité de ces langues ne restent parlées que par quelques groupes très réduits, parfois quelques individus. Nous sommes, là aussi, au bord du gouffre puisque les organismes internationaux estiment que 90% environ de ces langues seront définitivement silencieuses d’ici 2050.

“Un vieillard qui meurt, c’est une bibliothèque qui brûle” : l’expression du poète disparu Amadou Hampâté Bâ n’a jamais été aussi lourde de conséquences. Adieu poèmes du monde !
(page 191)
Pourquoi préserver la biodiversité ?

Les archaïsmes de notre pensée anthropocentrique et notre arrogance ont plié l’évolution à notre conception du rapport de l’homme à la nature et aux autres hommes. Du temps de Darwin, déjà, l’idée de l’évolution était plus ou moins acceptée, mais à condition d’être revue selon la vision téléologique tout orientée vers l’avènement triomphal de notre espèce… entendre les Européens. Proposer un tel schéma n’était guère difficile puisqu’il suffisait de reprendre à l’échelle des espèces d’Aristote et de dégrader les populations humaines les plus proches de nous, ce qu’a réussi l’anthropologie raciste. S’ensuivait une procession linéaire et hiérarchique culminant avec l’homme (blanc). Cette image donne l’impression qu’on est en présence d’un processus naturel et, de fait, dispense l’homme de toute responsabilité. Après tout, selon une tautologie efficace, si l’homme est au pinacle de l’évolution, c’est bien parce qu’il fallait qu’il en soit ainsi; la preuve, il en est ainsi. On ne peut plus panglossien.
Un théologien a  proposé la belle parabole du lampadaire pour expliquer ce que doit être la foi, la croyance, une pensée philosophique ou une culture. Trop de femmes et d’hommes s’inquiètent de ce qu’ils ne connaissent pas et limite leur vision du monde au halo de lumière donné par le lampadaire et sont tenus en laisse par tous les diseurs de vérité et leurs promesses de salut ; utopie et paradis. Pour d’autres, une culture – Darwin et Levi-Strauss ont reçu une solide éducation dans le cadre de la culture occidentale – est comme un phare : ce n’est pas un refuge, c’est un repère qui permet de s’éloigner par delà le petit halo de lumière pour s’éclairer des autres expériences humaines.

(page 248) Les raisons de la déraison

La raison n’est rien en soi puisque toujours au service de croyances et d’idéologies. Ce n’est qu’un outil cognitif hérité de millions d’années d’évolution qui nous permet de comprendre et d’agir sur le monde. Et cela se complique chez l’homme à cause de ses représentations, pour le meilleur et pour le pire. Accuser la religion, la science ou  la philosophie de la situation dans laquelle nous nous sommes engagés face à la diversité dans toutes ses formes serait la plus stupide des déraisons. Il faut se rendre à l’évidence : toutes nos constructions intellectuelles, quels que soient leurs fondements épistémologiques, reproduisent les mêmes schèmes fondamentaux. Ces “mythèmes” selon l’expression de Levi-Strauss, se diffusent et s’incrustent comme des virus dans des organismes, comme des transferts d’ADN entres espèces. Ils s’installent dans tous les systèmes de pensées et se dupliquent, comme les gènes, ce que Richard Dawkins appelle des “mèmes”. Et l’idéologie du progrès représente le dernier grand mème universel qui a influencé la science, la religion, la philosophie, la littérature et toutes les formes d’expressions artistiques occidentales depuis l’époque de Darwin. Nous sommes à l’aube d’un changement de paradigme, à l’échelle de l’humanité toute entière et de la planète. Quels seront les nouveaux mèmes portés et diffusés par les grands modes de pensées ? Pour l’heure, ce sont des signaux encore faibles mais qui deviennent de plus en plus forts. Un signal, comme un caractère dans la théorie Darwinienne, n’est rien en soi. Il reste faible tant qu’il ne participe pas de l’adaptation d’une population. Cependant, il porte des changements potentiels; c’est le jeu des possibles. Et aucun mode de pensée ne peut prétendre s’arroger le droit de détenir la vérité sur ce qui est en train de se faire.

Le nouveau pari de Pascal (page 252)

Pascal s’assignait une conduite éthique reposant sur un pari: se comporter comme si Dieu existait. S’il en est ainsi, alors on aura honoré et respecté son Créateur; si ce n’est qu’une illusion, au moins, on aura vécu comme un homme digne et responsable. Par delà les controverses sur le réchauffement climatique, ne pourrait-on reprendre le principe éthique de ce pari pour les générations futures, en agissant pour préserver les biodiversités naturelle et domestique ainsi que la diversité culturelle qui leur est liée ? Et même si on démontre que les activités humaines ont eu un impact négligeable – tout au moins pour le réchauffement climatique, sachant la responsabilité indéniable de l’homme dans l’érosion de la biodiversité végétale et animale comme dans la disparition des langues et des autres cultures –  on aura préservé la nature pour les générations futures.

Une conférence de Pascal Picq: L’homme ne descend pas du singe, il est un singe